Hemle : quand la Fécafoot s’investit là où l’argent circule, et abandonne là où le football naît

Le football camerounais fonctionne à l’envers : la Fécafoot centralise l’argent et organise le football professionnel, mais abandonne le football jeune et amateur, là où le développement devrait commencer.

Dans tout système sportif cohérent, les rôles sont clairement définis. Les clubs organisent, les ligues structurent, et les fédérations régulent, arbitrent et développent. Cette architecture permet un équilibre entre autonomie des acteurs et contrôle institutionnel. Au Cameroun, cette logique est profondément inversée.

La Fédération Camerounaise de Football (Fécafoot) s’implique fortement là où il y a de l’argent et de la visibilité, c’est-à-dire dans le football professionnel, et se retire presque totalement là où elle devrait être la plus présente : le football amateur et le football jeune. Ce constat n’est ni idéologique ni émotionnel. Il repose sur une analyse factuelle du fonctionnement actuel du football camerounais.

Une Fédération qui organise ce qu’elle ne devrait pas organiser

Dans les standards internationaux, notamment en Europe, une fédération nationale n’organise pas directement le championnat professionnel. Cette mission est confiée à une ligue professionnelle autonome, composée des clubs eux-mêmes. La fédération se concentre sur ses missions régaliennes : règlements, arbitrage, discipline, licences et développement du football de base.

En France, la Ligue de Football Professionnel organise la Ligue 1 et la Ligue 2. En Angleterre, la Premier League et l’EFL sont gérées par les clubs. En Espagne, LaLiga assume cette responsabilité. Dans tous ces cas, la fédération n’est pas l’organisateur opérationnel du football professionnel.

Au Cameroun, la situation est totalement différente. La Fécafoot organise directement le championnat d’Elite, gère la location des stades, la sécurité, l’arbitrage et le dispositif sanitaire. Elle agit comme une ligue professionnelle tout en conservant les prérogatives d’une fédération. Cette confusion des rôles n’est pas anodine. Elle traduit une volonté claire de centralisation.

Le rôle normal des clubs en Europe

En Europe, le club qui reçoit un match professionnel assume pleinement l’organisation de la rencontre. Il met le stade à disposition, accueille l’équipe adverse et les officiels, assure la sécurité interne à travers des stadiers agréés, met en place le dispositif médical requis, garantit l’état du terrain et le traçage réglementaire.

Ces responsabilités sont lourdes, mais elles sont cohérentes, car les clubs disposent de ressources suffisantes. Ils génèrent des revenus à travers la billetterie, le sponsoring, les droits télévisés et bénéficient de subventions locales. Cette autonomie organisationnelle est la base du football professionnel moderne.

La redistribution des ressources : le vrai point de rupture

C’est ici que se situe la différence fondamentale. En Europe, les droits TV sont redistribués aux clubs. Les subventions et aides passent par eux. Le sponsoring profite directement aux équipes. Les clubs gèrent leurs budgets, prennent leurs responsabilités et rendent des comptes. La fédération ne centralise pas les dépenses pour conserver le contrôle. Elle encadre, régule et sanctionne si nécessaire, mais elle laisse les clubs gérer leur activité économique et sportive.

Au Cameroun, la logique est inversée. Les subventions existent, qu’elles proviennent de l’État ou des instances internationales, mais elles sont rarement reversées directement aux clubs. Il y a aussi des enveloppes des sponsors qui sont gérées par la Fécafoot. La Fédération préfère payer elle-même, organiser elle-même et décider elle-même. Elle centralise les dépenses, ce qui lui permet de contrôler l’ensemble de la chaîne. Celui qui contrôle les dépenses contrôle le système.

Une présence motivée par l’argent

Cette centralisation explique pourquoi la Fécafoot est omniprésente dans le football professionnel. Là où il y a des budgets à gérer, des prestataires à payer et des ressources visibles, elle s’implique fortement. Elle ne délègue pas, elle administre. À l’inverse, dans le football amateur et le football jeune, où il n’y a pas ou peu de subventions, la Fédération se retire. Elle fixe des règles, impose des exigences et sanctionne les manquements, mais laisse les clubs se débrouiller seuls.

Le football jeune abandonné à lui-même

Pour un simple match de football jeune, les clubs recevant doivent fournir un terrain conforme, assurer le traçage. Le pire c’est qu’ils doivent : payer et organiser l’arbitrage, garantir la sécurité et la présence d’un dispositif de premiers secours. Ces obligations figurent clairement dans les documents officiels de la Fécafoot, notamment dans le cadre de la relance du football jeune.

Ces exigences sont comparables à celles imposées à des clubs professionnels en Europe. Pourtant, les clubs de football jeune au Cameroun ne disposent ni de droits télévisés, ni de subventions régulières, ni de recettes structurées. Ils fonctionnent essentiellement grâce au bénévolat et à des moyens extrêmement limités.

Là où la Fécafoot devrait organiser, elle est absente

Le paradoxe est alors évident. Là où il y a de l’argent à gérer, la Fécafoot est présente. Là où il n’y a pas d’argent, elle se retire. Pourtant, c’est précisément dans le football amateur et le football jeune que son rôle devrait être central.

Lire aussi : Hemle : Arbitrage, équité et courage : le message fort du Sénégal

En Europe, ce niveau est soutenu par les fédérations, les ligues régionales et les collectivités locales. Les exigences sont adaptées, l’arbitrage est pris en charge et l’objectif est la formation. Au Cameroun, ce niveau est abandonné. La Fédération n’organise pas réellement, ne finance pas suffisamment et se limite à réglementer.

Une gouvernance à l’envers

Le football camerounais fonctionne donc à l’envers. La Fédération organise le football professionnel alors que ce rôle revient normalement aux clubs et à une ligue professionnelle. Elle centralise l’argent au lieu de le redistribuer. Elle impose des charges professionnelles au football jeune sans lui donner les moyens de les assumer. Elle se retire là où son rôle est pourtant fondamental.

Conclusion : un problème de vision avant tout

Cette logique n’est ni durable ni rationnelle. Elle fragilise les clubs amateurs, décourage les centres de formation et affaiblit toute la pyramide du football national. Un football ne se construit pas uniquement par le sommet. Il se bâtit par la base.

Le problème du football camerounais n’est pas seulement financier. Il est avant tout un problème de vision et de gouvernance. Une fédération n’est pas un simple gestionnaire de flux financiers. Elle est un outil de développement. Tant qu’elle continuera à investir là où l’argent circule et à abandonner là où le football naît, toute réforme restera superficielle. Le développement commence par la base. Et aujourd’hui, la base est livrée à elle-même.

En savoir plus sur

Steve Wilfried Yomba Kemadjou est le Directeur de Publication, concepteur et fondateur du média Camerfoot-Infos. Il a une grosse connaissance du football camerounais et international. Bonne analyse des faits de jeux et des schémas tactiques dans le football. Il a également couvert des compétitions dont les Coupes d'Afrique des Nations Cameroun 2021 et Côte d'ivoire 2023.

Laisser un commentaire